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Les “trigger warnings”, que disent-ils de nous ?

Temps de lecture : 4 minutes

Finalement, les #triggerwarning ne sont ils qu’un élément de langage parmi d’autres, un signe d’une société qui se définit par ce qui l’affecte ou un signe de bienveillance ?

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Content Strategist à l'Agence Nest. 3ème Daft Punk en rêve et cœur brisé régulièrement par le Paris Saint-Germain.

Peter Rechou

Depuis quelques années, les “Trigger Warning”, souvent raccourcis en “TW” et officiellement traduits par “traumavertissement” en français (beurk), sont régulièrement utilisés, notamment sur les réseaux sociaux.

Le principe ? Alerter le lecteur en amont que le contenu qu’il consulte évoque un sujet pouvant possiblement résonner avec ses “traumas” (viol, racisme, violence, …).

Mais loin de faire l’unanimité, il semblerait que le choix – ou non – d’utiliser ce genre d’avertissement révèle des choses plus grandes sur les évolutions de notre société. Alors, finalement, les trigger warning ne sont ils qu’un élément de langage parmi d’autres, un signe d’une société qui se définit par ce qui l’affecte ou un signe de bienveillance ?

Libération de la parole vs. préservation du discours ?

Au beau milieu d’un mois d’août caniculaire, Nicolas Mathieu (auteur du merveilleux “Leurs enfants après eux”, Prix Goncourt 2018) a mis les pieds dans le plat. Dans un post sans TW, il étrille les adeptes de la pratique, dont certains feraient une exigence.

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S’il dit bien comprendre “les tenants et les aboutissants de ce genre de dispositifs d’alerte”, il précise qu’il n’est “pas une administration, un broadcast ou un organe de communication institutionnelle.”

En d’autres termes, si on généralise le propos : on ne peut pas tenir pour responsable un individu dont le contenu renverrait un autre individu à ses propres sensibilités.

Car, finalement, comment déterminer ce qui doit-être “avertit” ? Comme le rappelle Madmoizelle, en citant le magazine I-D “Tout le monde n’est pas traumatisé ; en fait, il est possible de vivre des expériences horribles sans souffrir de traumatisme.”

On pourrait donc subir un choc physique ou psychologique sans être traumatisé. Et de toute façon, une vérité inverse nous obligerait-elle à préserver à tout prix ceux qui en sont victimes ? Nicolas Mathieu semble poursuivre en ce sens : “Vos seuils de tolérance, vos traumas, votre susceptibilité ne peuvent déterminer les conditions de ce qui s’exprime ici. Je suis assez fucked up et névrosé moi-même pour n’avoir aucun scrupule à le dire”.

Une société en alerte

i la pratique est née au début des années 2010, elle a fortement augmenté ces dernières années, à mesure de la libération de la parole suite aux différents mouvements sociétaux, comme #metoo.

Encouragée, cette évolution des normes sociales, de l’écoute et de la prise de conscience croissante des victimes de différents traumatismes a, semble-t-il, entraîné un revers paradoxal : témoigner de la violence pour la pointer du doigt, tout en la dissipant derrière une alerte.

Cela amène donc à un débat finalement philosophique et des questions complexes : peut-on encourager les victimes à témoigner tout en les préservant de ces témoignages ? La violence peut-elle véritablement être racontée autrement que par de la violence ? Cela entrave-t-il la perception de la réalité de la société ? Peut-on vraiment protéger une victime de SA vérité ?

D’après une étude de Payton Jones, Benjamin Bellet et Richard McNally, relayée par Slate.fr et Madmoizelle, les trigger warning seraient inefficaces, voire nocifs, pour les victimes de traumas.

En utilisant des TW, on pousserait en fait les victimes à placer leur traumatisme comme un élément central de l’identité. En clair, cela participerait à ce qu’elles définissent autour de lui, sans se construire avec. Sur le long terme, cela pourrait même “aggraver l’impact du syndrome de stress post-traumatique”.

Une nouvelle société et ses nouveaux langages

Si “l’ancien monde” qu’on nous a rabâché existe, alors nous sommes dans une nouvelle ère.

Une nouvelle époque, qui comporte évidemment ses nouveaux langages.

Car la langue évolue, principe de langue vivante, et s’adapte. Ici, évidemment, on ne parle pas forcément des tendances éphémères de divertissement (comme le fameux « quoicoubeh ») et autres néologismes de passage, mais bien de mots ou expressions qui, quoi que nouveaux, racontent quelque chose de l’époque. Qu’on les comprenne, ou non. Qu’on aime, ou non.

L’écriture inclusive est un parfait exemple de cela. Ici, il ne s’agit même pas d’un mot, mais d’une manière entière de s’exprimer.

Devenue obligatoire pour les uns, absolument immonde pour d’autres, incompréhensible pour certains : là n’est pas le propos. L’écriture inclusive illustre un nouveau besoin pour une partie de la société, et répond surtout à un manquement.

Les trigger warning s’inscrivent donc dans la même histoire. Ils sont la conséquence d’un changement et d’un besoin de la société (libérer la parole pour changer les choses), et viennent d’ailleurs d’elle-même. Ils apparaissent alors comme une potentielle solution à des problématiques complexes citées plus haut : peut-on encourager les victimes à témoigner tout en les préservant de ces témoignages ? La violence peut-elle véritablement être racontée autrement que par de la violence ? Cela entrave-t-il la perception de la réalité de la société ? Peut-on vraiment protéger une victime de SA vérité ?

Ici, il ne s’agit pas de juger les trigger warning comme utiles ou non, jolis ou non, efficaces ou non. Il s’agit de tenter de comprendre d’où ils viennent et ce qu’ils racontent des nouvelles générations, ou donc d’une nouvelle société. Car un jour, millennials, GenZ et Gen Alpha seront vieux, et auront laissé un héritage et de nouveaux usages derrière eux. Trigger warning, ou pas.

De nouveaux usages qui deviendront, potentiellement, des règles pour ceux qui communiquent : les gens, les marques, les institutions,…. Pour le bonheur des uns et le malheur des autres.

Puis, comme le reste, elles seront remises en question à leur tour. Et ainsi de suite.