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Notre contradictoire rapport au passé

Temps de lecture : 5 minutes

Alors que des tendances vintage, à l’instar de “old money aesthetic” (une glorification de l’esthétisme de la haute bourgeoisie des années 1930 à 1980), envahissent une part de nos réseaux sociaux, le passé des œuvres, marques ou personnalités publiques est fouillé, parfois de fond en comble, pour y dénicher le “problématique” et le mal. À l’heure d’une société qui n’est plus à une contradiction près, sommes-nous capables de haïr et d’aduler le passé en même temps ?

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Content Strategist à l'Agence Nest. 3ème Daft Punk en rêve et cœur brisé régulièrement par le Paris Saint-Germain.

Peter Rechou

picture by Nick Sullivan

Dénouer le passé

Comme le raconte La revue des médias dans un article, deux journaux ont récemment mené un volumineux travail de recherches… Sur eux-mêmes.

Outre-Manche, The Guardian est revenu sur le passé esclavagiste de son fondateur. En France, le journal La Croix est remonté sur son passé antisémite, sous l’impulsion de sa rédactrice en cheffe, Isabelle de Gaulmyn.

Un incroyable travail historique a donc été mené. Pour La Croix, cela va même jusqu’à reconnaître “une part de responsabilité dans la Shoah”.

Une tentative de compréhension, qu’on pourrait qualifier d’introspection critique, qui ne mêle en rien les actuelles rédactions aux origines même de ces médias. Au contraire, cela montre un honneur encore plus grand : regarder en face un passé pour lequel on ne peut rien, pour inviter à renforcer davantage la vigilance collective que l’on doit avoir pour notre époque.

Preuve en est, certainement, qu’on est peut-être le fruit de ces racines mais pas forcément le résultat.

 

Pourtant, même si on tente parfois d’y mettre un contexte pour expliquer, le résultat d’un passé peu glorieux est bien là.

Les noms de nos rues, les héros d’autrefois contestés, les pensées parfois héritées… tout ça amène à des débats, des questions philosophiques et souvent laissées sans réponse. Doit-on déboulonner nos statues pour ne plus afficher un passé, ou devons-nous regarder ce passé en face ?

Ce questionnement, c’est aussi celui que doivent avoir des marques anciennes. Confrontées — certes — à un contexte historique, elles ont souvent participé à la construction d’une économie ou ont même parfois influencé la société, mais sont aussi parfois tombées dans les pires travers de leur époque.

Et elles sont alors souvent confrontées à un choix : reconnaître ce passé et le condamner fermement, ou le mettre sous le tapis pour tenter de conserver l’image qu’on lui voudrait.

C’est ainsi qu’en 2011, après avoir financé les travaux de recherche de l’historien Roman Köster sur sa propre Maison, Hugo Boss s’excusait publiquement pour son passé nazi, ayant notamment créé l’uniforme de l’armée d’Hitler.

À contrario, alors que de nombreux documents et conclusions d’historiens l’affirment, la maison Chanel réfute tout passé collaborationniste et d’espionne nazie de Coco Chanel. Pourtant, comme le rappelle Le Monde, “à la Libération, Coco Chanel a été arrêtée pour crimes de guerre, mais n’a jamais été condamnée”.

À la recherche d’un passé

Biopics, documentaires, récits historiques… Pourquoi les gens semblent aimer les “histoires vraies” ?

Ces histoires “vraies”, ou “inspirées de faits réels”, racontent forcément quelque chose d’une époque, même lorsqu’elles tournent autour d’une personne : un contexte historique, un courant de pensée, un mode de vie, un fait de société.

Si on entend souvent l’expression — un peu rébarbative — **“les petites histoires de la grande Histoire”, c’est certainement car l’Histoire se fait justement par une multitude de détails, et que nous en avons conscience. Dans un article de Madmoizelle parut en 2021, Danièle André, maîtresse de conférences en civilisation et cultures populaires états-uniennes spécialisée dans le cinéma et les séries, expliquait que “cela peut aider à comprendre comment notre société peut en arriver à une telle situation”.

Car, n’avons-nous pas tous rêvé, un jour, de découvrir un héros parmi nos ancêtres ?

Dans “La Mallette Verte”, un podcast documentaire, Perrine Sokal remonte sur les traces de son arrière-grand-père, marchand d’art juif à Vienne. Durant huit épisodes, elle l’imagine à tour de rôle héros, escroc ou personnage fait de complexité et de nuance. On l’écoute avec curiosité se questionner, aller de doutes en découvertes, de documents en photos, d’échanges familiaux en réponses d’historiens.

Si c’est passionnant, c’est que ce travail de recherche sur ses origines — bien qu’intime car familial — peut résonner en nous. Il nous donne des clés pour comprendre la société de l’époque à travers un individu et sa famille. Et malgré la singularité de cette histoire personnelle, on peut en tirer des questions aussi individuelles que collectives : pouvons-nous vraiment comprendre une époque sans la vivre ou juste tenter de l’imaginer ? Pouvons-nous affirmer que nous aurions fait mieux qu’elle ? Comment notre époque sera-t-elle jugée, à son tour, dans le futur ?

Au passé plus-que-parfait

La société serait-elle atteinte à la fois d’Alzheimer et d’hypermnésie ?

À en voir les tendances, les modes et les contenus qui nous entourent, les époques passées sont autant jugées que remises au goût du jour.

À l’image de la “old money aesthethic”, une tendance qui fait référence à l’esthétisme sobre de l’ancienne bourgeoisie, qui semble durer dans le temps et ressembler davantage à une tendance de fond qu’à une mode vestimentaire éphémère. Le magazine Stylist donne ses raisons : “comme le mouvement preppy du milieu des années 2000 venait prendre le contrepied de l’extravagance Y2K, la “old money aesthetic” serait une sorte de rejet des tendances actuelles”.

Une adoration d’époques passées, donc, ou plutôt de l’image que l’on s’en fait à travers des prismes qui diffèrent. Entre souvenirs réinterprétés ou références imaginées, la société actuelle semble savoir parfaitement dissocier une époque de son esthétisme.

Ainsi, on retrouve abondamment des discours très ouverts, voire progressistes, tenus par des personnes au look délibérément vintage, en opposition, donc aux us et coutumes de ces époques révolues.

Ces mêmes époques que les réseaux sociaux adorent fouiller, pour y dénicher les archives et prises de parole aujourd’hui compromettantes, voire condamnables. Le fameux “aujourd’hui, ce ne serait plus possible” que certains lancent avec désolation, et que d’autres brandissent avec fierté.

Et si certains dénoncent cette pratique qu’est de regarder une époque passée pour la juger avec des yeux actuels, d’autres peuvent y voir un moyen de se rassurer, peut-être, ou en tout cas de mesurer le chemin parcouru.