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Notre société a-t-elle la flemme ?

Temps de lecture : 7 minutes

Après des années de sur-motivation et de productivité exacerbée, notre société a-elle la flemme ? Et, si c’est le cas, est-ce finalement une mauvaise chose ?

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Content Strategist à l'Agence Nest. 3ème Daft Punk en rêve et cœur brisé régulièrement par le Paris Saint-Germain.

Peter Rechou

Le 29 août, Google a annoncé le lancement de Duet AI : un outil – basé sur l’intelligence artificielle – qui permettra d’aller aux réunions à votre place. Le tout en posant les questions que vous lui avez préalablement donné et qui résumera les propos échangés par vos non-interlocuteurs.

Sur TikTok, la tendance #LazyGirlJob prend le contre-pied de la “working girl”, pourtant dépeinte en modèle par beaucoup depuis des années.

Sur nos téléphones, les plateformes de livre audio se développent pour nous permettre de consommer des livres sans prendre le temps de lire.

Bref, après des années de sur-motivation et de productivité exacerbée, notre société a-elle la flemme ? Et, si c’est le cas, est-ce finalement une mauvaise chose ?

“Et j’ai la flemme, et j’ai la flemme / Je reste avec moi même et j’ai la flemme” Angèle, La Flemme

Tout sauf la fainéantise

La fainéantise est un vilain défaut. En tout cas, jusqu’ici, elle semblait l’être.

Homer Simpson, Garfield, Gaston Lagaffe,… la pop culture nous a abreuvé de personnages “paresseux” comme anti-modèle.

Et cette paresse pourrait avoir servi de fond pour souligner d’autres défauts, qui lui étaient – semble-t-il – imputés, ou en tout cas qui venaient l’aggraver : l’irresponsabilité, l’incompétence, la bêtise, ou encore l’immaturité.

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Comme le raconte Laurent Vidal, auteur de “L’homme lent”, cette image négative est loin d’être nouvelle : “À la fin du Moyen Âge, au moment du débat dans l’Europe chrétienne sur les péchés capitaux, une association va être faite par les théologiens chrétiens entre paresse et lenteur. Parmi les péchés capitaux, on trouve la paresse, appelée l’acédie”.

Alors comment expliquer ce désamour de la paresse ?

La perception négative de la flemme dépend finalement de ce qu’on met derrière. Ou, autrement dit, de ce à quoi elle nous ramène ou de ce qu’elle nous renvoie, en tant que société et individus.

Ainsi, la flemme raconterait quelque chose de notre société et de notre état esprit.

Une société « flemmarde » serait donc une société qui stagne. En somme, qui n’évolue pas. Et c’est peut-être ce qu’il y’a de pire pour une société. Car si elle stagne, elle ne connaît aucune évolution : ni négative, ni positive. Ainsi, la civilisation en question serait vouée à l’échec ?

Dans Le Dictionnaire du Diable, Ambrose Bierce définit la paresse de cette façon : « Suspension d’activité totalement injustifiée chez un inférieur ».

Cette “suspension d’activité” illustre parfaitement la pensée majoritaire : l’inactivité serait un signe de décadence. Pourtant, ce sont les évolutions de société auxquelles nous avons tous participé qui ont — certainement — encouragé ceci, notamment avec nos avancées technologiques : on peut se faire livrer à manger, regarder des films depuis nos canapés, ne plus se déplacer pour nos courses ou du shopping. En bref, il est aussi bon de rester chez soi.

Proverbe italien

"Un cerveau plein de paresse est l’atelier du diable.”

Mais le plus grand reproche à la “flemme”, c’est quand on oppose la paresse au travail. Celui-ci serait alors vu comme un signe d’une société qui « va bien », qui continue d’être en mouvement. La productivité est alors un signal positif sur notre civilisation : elle est étroitement liée à l’attractivité, à la force économique, à la puissance d’un pays.

Même quand on voit que cette recherche de sur-productivité n’a pas rendu les gens heureux ?

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La flemme : le signe d’une société qui se pose les questions ?

On vous en parlait récemment, le monde du travail et les aspirations des nouvelles générations sont le parfait reflet de ce qu’on définit par « flemme » et de ce que cette définition renvoie chez nous. Car là où certains voient de la fainéantise, d’autres voient un équilibre vie professionnelle-vie personnelle. La première ne devant jamais prendre le dessus sur la seconde, dans un soucis de préservation de sa propre santé mentale.

Preuve en est : la demande croissante de « semaine de 4 jours ». 64 % des salariés français souhaiteraient avoir la possibilité de condenser leurs heures de travail sur une semaine de quatre jours, selon un sondage ADP paru en mai 2022.

Ce qui est intéressant à souligner, c’est que leur volonté se porte donc davantage sur un temps de repos plus long… mais avec des heures de travail hebdomadaires conservées, donc plus intenses. Comme le rapporte le HuffPost dans cet article, des salariés qui testent ce rythme semblent se sentir plus libérés :

« C’est bête, ce n’est qu’un jour, mais je me sens plus libre et je sens que ça me fait du bien au mental. […] Je sais que je vais pouvoir profiter de mes trois jours de repos », nous dit celle qui fait « plus d’activités que d’habitude » et se permet de « partir un peu plus loin en week-end ».

Ici, on a donc l’exemple inverse de ce qui peut être affirmé par les “détracteurs” de la flemme : vouloir prendre du temps pour soi serait une remise en question de la société. Donc d’une société qui évolue, en mouvement.

Et si tout ça était basé sur une erreur d'interprétation ?

Si la flemme est négative, c’est parce quelle est synonyme d’inactivité.

Mais, si on écoute les nouvelles aspirations, ce n’est pas vraiment ce qui en ressort. En fait, on peut même facilement le voir comme quelque chose de positif pour la société entière : une société qui se remet en question dans son ensemble, qui cherche à déterminer ce qui est bon pour elle ou non, ce qu’elle doit garder ou non pour aller mieux.

C’est donc certainement le signe d’une société qui se questionne sur le sens : la place du travail, de la vie personnelle, de la vie sociale et de leur importance dans un équilibre global. Elle pourrait même être vue comme une réaction collective à un malaise social plus large. Ou encore comme une société qui a su se rendre les choses plus faciles.

“De toutes les calomnies, la pire est celle qui vise notre paresse, qui en conteste l’authenticité.” Cioran