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Pourquoi rendons-nous hommage en noir et blanc ?

Temps de lecture : 5 minutes

Le choix iconographique de nos hommages soulève des questions et critiques. Serait-il alors révélateur des mentalités de notre société ?

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Content Strategist à l'Agence Nest. 3ème Daft Punk en rêve et cœur brisé régulièrement par le Paris Saint-Germain.

Peter Rechou

Le 16 juillet 2023, Jane Birkin s’en est allée, une pluie d’hommage tombant alors sur nos feeds, nos écrans, et même nos kiosques à journaux.

Comme d’autres disparitions de célébrités avant, le choix iconographique de nos hommages soulève des questions et critiques. Serait-il alors révélateur des mentalités de notre société ?

Quelle était belle en noir et blanc

Jane Birkin était une indémodable icône du cinéma, de la musique et de la mode. Sa vie, de ses romances à sa carrière artistique, a largement été documentée.

Telles des albums de Martine un peu plus rock n roll, les photos et vidéos de la plus Française des Britanniques se comptent par milliers : Jane à Paris, Jane en Normandie, Jane dans sa chambre, Jane en voyage, Jane amoureuse, Jane en famille, Jane et ses filles, Jane entre amis, Jane sur scène, Jane chez elle, Jane chez les autres. Bref. Jane partout, Jane tout le temps.

À en voir nos feeds ces derniers jours, on pourrait croire que la carrière de Jane Birkin a cessé en 1991, avec la mort de Serge Gainsbourg. Pourtant, elle a depuis joué dans au moins 19 films et enregistré 7 albums.

Mais d’où vient cette manie d’illustrer nos hommages par des photos en noir et blanc ou en pleine jeunesse ?

Évidemment, cette question ne s’applique pas qu’à Jane Birkin. C’est un sujet qui revient régulièrement, à la mort de personnalités plutôt âgées, et disons-le, souvent lorsqu’il s’agit de femmes.

Et si, finalement, la question que cela soulève était multiple ?

N’acceptons-nous pas que les femmes vieillissent ? Ou bien, n’acceptons-nous pas que nos idoles vieillissent ? Existe-t-il un fétichisme de la jeunesse ? Et, si oui, existe-t-il une différence entre le fétichisme de la jeunesse et la peur de vieillir ? Pouvons-nous utiliser individuellement les mêmes procédés, mais pour des raisons différentes ? D’ailleurs, des usages communs obligent-ils à avoir une lecture forcément collective ?

 

PAUSE.

On souffle, et on reprend calmement.

Oui, dans l’inconscient collectif, il existe un lien entre la beauté et la jeunesse. Preuve en est – entre autres – des crèmes antirides qui trônent dans nos placards et de l’abondance de la chirurgie esthétique.

Oui, comme toujours, ces injonctions à la beauté, donc à la jeunesse, touchent beaucoup plus les femmes.

Et tout cela, malgré les efforts et évolutions de la société.

Mais, ici, même si cela peut résonner — pour certains – avec la lenteur de nos évolutions de mentalité, il serait injuste de résumer une façon de rendre hommage à ces retards sociétaux.

« Les gens m’appellent l’idole des jeunes » 🎶

Tiens, il semblerait qu’il existe quelques contres-exemples masculins. On préférerait donc, pour les hommes aussi, conserver l’image figée d’une époque lointaine ?

Mais alors d’où viendrait cette recherche de jeunesse dans l’iconographie pour nos hommages ?

On trouve peut-être des réponses sous ce tweet d’Elodie Safaris, journaliste chez Arrêt Sur Images.

D’abord, elle souligne elle-même une évolution visible sur ces critiques quant à un éventuel jeunisme : « J’ai quand même le sentiment que les habitudes évoluent doucement, à voir le déséquilibre en faveur de photos plutôt récentes […]. ».

Si évolution il y a, preuve en est que ces critiques n’étaient pas complètement infondées.

Mais il est intéressant de s’attarder sur une autre réponse, celle de Raphaël Grably, rédacteur en chef adjoint de BFM Business.

La réponse viendrait donc aussi en partie de notre volonté de garder l’image de notre idole à son plus bel âge.

Attention, ne sortons pas les griffes trop tôt : le plus bel âge n’étant pas forcément synonyme d’une beauté physique liée à la jeunesse, plutôt d’un moment dans son parcours.

Reprenons l’exemple de Jane Birkin. Certes, son illustre carrière s’est poursuivie jusqu’à ses derniers jours. Mais il est plutôt juste de noter que ses plus grands succès ont eu lieu en majeure partie dans sa jeunesse.

Et cette potentielle réponse paraît alors applicable aux précédents exemples d’Unes-hommage : aussi bien pour Belmondo et David Bowie, que pour Mireille Darc et France Gall.

C’est peut-être ce qui expliquerait pourquoi les hommages sous fond de photos en pleine jeunesse s’appliquent davantage aux artistes qu’aux personnalités politiques, ces dernières étant moins enclins à l’idolâtrie.

Reste à déterminer si cette volonté de figer nos idoles dans la fleur de l’âge n’est pas plutôt une volonté de ne pas se vieillir soi-même, dans la projection que l’on se fait de la dite époque et donc du passé. À chacun de répondre face au miroir ?

Un cercueil d’or en noir et blanc

Au final, n’y a-t-il pas de plus bel hommage que de vouloir garder le plus grand moment de gloire ?

La canne à la main et les difficultés à parler de Jean-Paul Belmondo dans sa fin de vie n’ont rien enlevé à sa grandeur. Mais sa grandeur est bien née il y a plusieurs décennies, pour ne pas dire dans sa pleine jeunesse. Alors existe-t-il vraiment un mal à vouloir sanctuariser ceux qui ont accompagné nos environnements culturels et nos imaginaires collectifs ? Cette raison pourrait alors donner un sens à nos photos en noir et blanc.

Le noir et blanc, associé à une ambiance plus solennelle et respectueuse, pourraient paraître plus digne d’un hommage. On capterait alors une émotion plus pure, plus forte.

« Les neurobiologistes ont prouvé que quelque chose dans la photographie en noir et blanc, que ce soit les gammes de tons, la richesse des noirs ou la luminosité, nous attire psychologiquement. » Artsper Magazine

D’ailleurs, toujours chez Arrêt sur Images, Lionnel Charrier, responsable du service photo de Libé, justifie son choix d’une photo de Jane Birkin jeune par son aspect esthétique, par la profondeur du message qui est alors transmis… et même par la praticité graphique.

Finalement, même Jane Birkin semblait accepter ces hommages nostalgiques. Dans une récente interview, elle déclarait ainsi : “Maintenant, si je meurs, on va mettre “Je t’aime moi non plus”. Je n’ai aucun doute. Au moins, je connais la chanson de la fin. Peu importe ce que je fais, peu importe ce que je ferais après ou dans le futur.”

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NDLR : nous avons choisi d’illustrer notre article avec uniquement des photos de Libération. Ce choix a été fait pour deux raisons. D’abord, le journal est réputé et reconnu pour la qualité de ses Unes et pour leur beauté. Ensuite, garder une seule source permettait d’illustrer plus justement nos exemples et contre-exemples.