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Réseaux sociaux : où commence la haine ?

Temps de lecture : 3 minutes

Sur les réseaux, beaucoup laissent des plumes. Certains en gardent même des cicatrices. L'humour des uns et la haine des autres se heurtent à des points sensibles qui compliquent la nuance et le juste-milieu : la colère exprimée, le débat compliqué et le clash souhaité.

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Content Strategist à l'Agence Nest. 3ème Daft Punk en rêve et cœur brisé régulièrement par le Paris Saint-Germain.

Peter Rechou

Entre memes et débordement, un jeu dangereux ?

Entre les deux, Twitter (X) balance.

Certes, sur les réseaux sociaux, tous les types d’humour se croisent : du plus fin (le plus rare ?) au plus violent. Alors si l’on souhaite être présents et actifs sur les réseaux sociaux, mieux vaut s’armer d’autodérision et travailler sa susceptibilité.

Évidemment, c’est cet humour instantané, parfois acerbe, qui multiplie la dimension humoristique du contenu posté, Twitter en tête. Ça, on peut notamment le vérifier avec le principe du “ratio”, pratique très moqueuse dont le puissant Elon Musk a plusieurs fois les frais à cause/grâce du “twittos” Français @Arkunir.

un exemple de "ratio" sur twitter, entre Arkunir et Elon Musk. Ici, il ne s'agit pas de haine en ligne mais d'humour.

Encore plus contesté, l’humour noir semble pourtant être indissociable du divertissement sur nos réseaux préférés. Là aussi, l’instantanéité est un exhausteur de rire… pour ceux qui en sont friands. En juin 2023, c’est la catastrophe du sous-marin qui a sombré près du Titanic qui a engendré de nombreux memes, largement repris et partagés.

Si l’humour noir est brandi en étendard par certains, il sert parfois d’excuses à d’autres quand ils constatent que leur blague a pu heurter quelqu’un. C’est bien là que prend racine toute la difficulté de nos utilisations des réseaux sociaux : où s’arrête l’humour, où commence la violence ?

L’argument de la liberté d’expression

Malgré tout, le divertissement semble avoir ses limites. Certes, elles sont parfois floues et se heurtent à des sensibilités propres à chacun. Dresser des règles collectives semblent alors impossible : peut-on se moquer de tous, de tout, tout le temps ? On ne mettra jamais tout le monde d’accord.

Récemment, une jeune femme a pourtant fait les frais d’une “vague de haine“ qui semble bel et bien injuste. Pauline, aka Reeds Cover, a été interviewé par le média Konbini pour parler de sa faculté : avoir l’oreille absolue.

Jusque-là, difficile d’envisager un déferlement d’insultes, de jugements et de menaces. Sauf que certains utilisateurs en ont décidé autrement (on se passera de la recopie des commentaires).

une impression d'écran d'une vague de haine en ligne subit par une femme ayant témoigné sur le média Konbini

Si cette “vague de haine” peut nous paraître particulièrement injuste, c’est parce qu’elle ne part d’aucun sujet qui nous semble plus communément clivant, comme les sujets politiques, de société, religieux, etc. Mais cela veut-il dire que nous acceptons plus facilement la violence sur ces sujets-là ?

Si c’est compliqué de l’affirmer pour la haine, la réponse est moins définitive concernant la colère.

En effet, l’idée d’interdire la colère est futile, de la contraindre également. Reste donc à la mesurer, peut-être, ou en tout cas à la contenir. Certes, le débat est plus serein quand il est calme et poli. Mais cela sous-entend que la personne qui entre en désaccord avec nous a la volonté de débattre. Or, avec les fractures qui se multiplient dans la société, on observe aisément que l’heure est souvent plus à la revendication qu’à l’échange.

À cette difficulté, vient s’apposer celle d’un argument récurrent : la liberté d’expression.

Si à ce sujet la loi Française est claire, « La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’Homme : tout Citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement”, elle vient pourtant nuancer ce point : “sauf à répondre de l’abus de cette liberté, dans les cas déterminés par la Loi. ».

On trouve alors certaines limites, que nous rappellent La Maison des Journalistes, parmi lesquelles :

  • Tenir certains propos interdits par la loi (incitation à la haine raciale, ethnique ou religieuse, l’apologie de crimes de guerre, les propos discriminatoires à raison d’orientations sexuelles ou d’un handicap, l’incitation à l’usage de produits stupéfiants, le négationnisme).
  • Ne pas tenir de propos diffamatoires
  • Ne pas tenir de propos injurieux

Si, en apparence, le cadre paraît être posé, il est évident que le rendre applicable en prenant en compte toutes ses nuances, mais aussi les sensibilités personnelles, semble compliqué. Surtout à l’heure des réseaux sociaux.

Précédemment, on se demandait où s’arrête l’humour et où commence la haine. Ici, on peut se poser une autre question : où s’arrête la colère et où commence la haine ?

Teste-moi, déteste-moi / Aime-moi, regarde-moi

Quand Sandrine Rousseau tweet sur le rapport entre viande, barbecue et symbole de virilité, elle ne cherche pas à ce que les gros viandards l’aiment et s’excusent de manger de la viande.

Quand ces gros viandards la bombarde ridiculement de photos de leur barbecue : ils ne s’attendent pas à recevoir des emoji cœurs et des compliments.

Sandrine Rousseau publie les tweets qu'elle reçoit en masse avec des photos de viande

Peu importe le camp ou le sujet du débat, il ne s’agit pas de convaincre, mais bel et bien de conforter sa place et sa force parmi les siens.

Certains pensent que ce genre de pratique ne vole pas très haut (dans un cas comme dans l’autre), certes. Mais il s’agit d’une stratégie – ici politique – qui fonctionne à tous les coups. En clair : c’est préférer la détestation de ceux qu’on estime être des opposants, donc qu’on ne convaincra jamais et qu’on ne cherchera pas à convaincre, pour séduire et se faire aduler de ceux qui « pensent comme nous ».

Peu importe alors le manque de pédagogie, ici le clash fait office de ralliement des uns et des autres. Si on peut souligner l’importance de ces débats en société, on peut avouer qu’ils sont, avec cette manière de fonctionner, infinis… et voués à l’échec ?

Si les débats semblent de plus en plus stériles et violents, c’est peut-être en partie à cause des bulles dans lesquelles nous nous réfugions sur les réseaux sociaux : plus on est de fous, plus on rit des autres ?

Si la solution vient peut-être d’un changement dans nos usages, c’est qu’ils sont certainement le cœur du problème. Surtout, notre utilisation des réseaux sociaux, ainsi que nos comportements individuels et de groupes, soulèvent des questions plus philosophiques sur la liberté d’expression et nos limites collectives. À voir si, finalement, on préfère passer la pommade ou éviter les coups.