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Doit-on séparer l’homme de l’artiste ?

Temps de lecture : 5 minutes

Dimanche dernier, le monde s’est réveillé avec un goût amer dans la bouche. Une drôle de notification s’était affichée sur nos écrans durant la nuit : Matthew Perry est mort. Oui, vous avez bien entendu. Il manque désormais Chandler sur le canapé de Friends. Parce que la frontière entre le petit écran et la vraie vie est très fine pour les spectateurs. Mais qui pleure-t-on au juste : l’homme ou le rôle qu’il tenait dans nos cœurs ?

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Rédactrice à l’Agence Nest. 30 onglets ouverts dans la tête et un assistant à moustaches sur les genoux.

Laury Peyssonnerie

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Dimanche dernier, le monde s’est réveillé avec un goût amer dans la bouche. Une drôle de notification s’était affichée sur nos écrans durant la nuit : Matthew Perry est mort.

Oui, vous avez bien entendu. Il manque désormais Chandler sur le canapé de Friends. Parce que la frontière entre le petit écran et la vraie vie est très fine pour les spectateurs.

Mais qui pleure-t-on au juste : l’homme ou le rôle qu’il tenait dans nos cœurs ?

Jour de deuil à Central Perk

Si les annonces de décès défilent tous les jours dans la section des actualités, celle-ci n’est pas une anecdote que l’on balance à la machine à café. Après Johnny, on ne pensait pas pouvoir faire pire, et voilà qu’aujourd’hui le monde entier est endeuillé.

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En près de 30 ans, le terreau de sa célébrité, la série Friends n’a jamais cessé de rassembler.

Et si, aujourd’hui, les images sont toujours les mêmes, cette triste nouvelle y creuse un immense vide. Même aux côtés de Joey, Monica, Ross, Rachel et Phoebe, les blagues de Chandler n’auront plus le même goût.

Parce que dans nos cœurs, Matthew Perry c’était cet ami qui faisait des blagues pour contourner le malaise. Certains se sont vus en lui, d’autres à côté de lui, attendris par l’authenticité de son personnage.

Mais voilà, Chandler, ce n’était pas vraiment lui.

“When I die I know people will talk about Friends, Friends, Friends. And I’m glad of that, happy I’ve done some solid work as an actor, […] but when I die, as far as my so-called accomplishments go, it would be nice if Friends were listed far behind things I did to try to help other people”, Matthew Perry dans le podcast Q with Tom Power  (2022)

Or, comment peut-on pleurer un homme que l’on ne connaissait même pas vraiment ?

Séparer l’homme de l’artiste ?

Dans la Une du Parisien, ce dimanche matin, on pouvait déjà lire “Chandler, tu nous manqueras tant.” Et qu’en est-il de l’homme engagé pour la désintoxication après avoir lui-même combattu ses addictions ?

“Dans ses mémoires, à 53 ans, il disait espérer encore rencontrer l’amour et avoir des enfants. Il n’a rencontré que la gloire et la solitude. Il a rencontré Chandler, mais comme cela devait être douloureux de ne plus être que Matthew quand les plateaux se sont éteints et qu’il a fallu vivre avec un compte en banque trop rempli et une vie trop vide.” Yves Jaeglé, journaliste pour Le Parisien

Oui, parce qu’avant la personnalité publique, le personnage de série, il y avait l’humain. Celui qui n’était peut-être pas aussi résiliant que Chandler, mais celui qui voulait tendre la main aux autres.

Parmi cette horde d’hommages à Chandler, on pense : Et Matthew Perry, alors ?

Depuis le temps que l’on en parle, serait-ce finalement l’heure de séparer l’homme de l’artiste ?

En faisant don de leur image au public, les stars se laissent plus ou moins façonner. À une personne aussi lambda que nous, on accole des valeurs, un rôle ou un combat, sans se demander s’il n’y a pas plus de complexité derrière ça.

Kim K, n’est pas qu’une bimbo, reine de la provocation.

Daniel Radcliffe n’est pas qu’un sorcier avec une cicatrice sur le front.

David Beckham n’est pas qu’un footballeur sexy. (Ceci n’est pas un appel de phares)

Et tous les documentaires autobiographiques qui révèlent l’envers du décor en sont la preuve.

Alors, vous nous direz, c’est le jeu de la célébrité. Or, l’image d’un temps doit-elle leur coller définitivement à la peau ? Ou plutôt, ne doit-on retenir d’eux que les moments clés de leur carrière ?

À la disparition de Jane Birkin, on questionnait déjà cette amalgame : Peut-on vraiment résumer une personne par son plus grand rôle ?

“I’ll be there for you”

Et tout ça, c’est logique. Parce qu’en tant que public, nous ne sommes pas confrontés à l’humain qui vit des émotions différentes hors du plateau.

De notre côté de l’histoire, on grandit en étant proches de ces personnages, de leurs émotions, de leurs confidences et des épreuves prévues par l’intrigue. Plus que de s’identifier, on créer ainsi une véritable relation émotionnelle avec ces personnalités… sans même qu’elles le sachent.

Et même si le sentiment est unilatéral, il n’en est pas moins puissant.

Visualiser ses stars préférées comme de véritables compagnons de route, même lorsque la télé est éteinte, ça a un nom : les relations parasociales.

Relations parasociales

Selon deux chercheurs en sciences sociales, Donald Horton et R. Richard Wohl, il s’agit de la proximité qu’entretiennent les téléspectateurs avec des figures médiatisées, présentateurs ou acteurs, qu’ils retrouvent quotidiennement sur leur écran de télévision à l’écoute de leur poste de radio, dans des talk shows.

Naturellement, notre esprit ne fait plus la dissociation entre l’homme et la performance. Comme si, par un jeu d’images mentales, ils étaient condamnés à rester ceux qu’ils avaient joué.

Mais comment la mort de l’homme peut-elle laisser un tel désarroi dans le cœur de personnes qui ne le connaissait même pas tant que ça ?

Quand on s’investit émotionnellement avec des personnages sur 236 épisodes, difficile de ne pas s’imaginer comme une part de la bande. Parce que ces moments aux côtés de Chandler et ses amis, même en ne les connaissant que par le spectre du fictif, nous plongent dans une véritable zone de confort.

De nombreuses recherches ont d’ailleurs énoncé que les relations parasociales étaient très similaires, d’un point de vue psychologique, à celles que nous entretenons avec des personnes réelles.

Dans une étude parue en 2006, des participants devaient imaginer la mort de leur personnage favori dans Friends, puis celle d’une connaissance. Résultat : les femmes se sont jugées plus attristées par la mort de leur personnage préféré que par celle de leur connaissance.

Friends, finalement, c’était un peu le pansement de toute une génération. À 10, 20 ou 30 ans, on s’est vu rire et pleurer à leurs côtés, alors comment ne pas en faire cas ?

Parce que, dans la plupart des cas, ce n’est pas Matthew Perry en lui-même que l’on pleure réellement. Voir son visage disparaître, c’est avant tout enterrer une part de notre enfance ou de notre vie d’adulte. C’est nous renvoyer à cette période très précise, relancer la nostalgie et se dire : voilà, c’est la fin d’une ère pour nous aussi. Mais dans l’état actuel du monde, il semblerait qu’il faille choisir méticuleusement ses combats.